Les enseignants du Québec ne sont pas toujours traités de façon professionnelle

La levée de bouclier des syndicats la semaine dernière (1, 2, 3) face aux annonces de la Coalition pour l’avenir du Québec en matière d’éducation a ravivé mes convictions sur le fait qu’il faut documenter davantage la question de la présence d’un ordre professionnel pour les enseignants et les enseignantes du Québec. Les discussions sur le fond des propositions n’ont pas été nombreuses la semaine dernière. À part un petit débat entre François Legault (co-fondateurde la Colaition) et Lorraine Pagé (ex-présidente de la CEQ) chez Christiane Charette, nous n’avons pas eu beaucoup à se mettre sous la dent…
Si je peux facilement comprendre que l’évaluation des enseignants par les directions d’école puisse insécuriser les syndicats d’enseignement, je sais que plusieurs enseignants compétents réagissent plutôt bien à la perspective que leur travail puisse être évalué. Je l’ai expérimenté du temps où j’étais directeur d’école dans le contexte d’une politique d’évaluation de rendement du personnel de ce genre qui avait été adoptée par le conseil d’administration de l’école que je dirigeais. Je me souviens que les jeunes enseignants en particulier étaient parmi les plus rapides à donner leur nom pour être évalués puisqu’ils en étaient à leurs premières années dans l’enseignement et avaient drôlement besoin de feedback. Très peu d’enseignants m’avaient manifesté des résistances au moment de l’adoption de la politique et les parents, en particulier, étaient ravis de connaître l’existence de ce mécanisme de gouvernance dans notre école.
Malgré le fait qu’à l’époque, je ne disposais pas d’un support du type de celui que peut représenter un Ordre professionnel, j’en suis venu à penser dernièrement que l’idée de documenter cette proposition pouvait peut-être comporter plusieurs avantages, même si je ne m’attends pas nécessairement à ce que les syndicats réajustent complètement leur position. Malgré tout, je crois que la présence d’un ordre professionnel pourrait élargir la base de ceux qui croient que M. Legault a ouvert le débat sur de bonnes pistes en matière d’évaluation.
Je me suis donc tourné vers René Larouche pour lui offrir de publier certains de ses dossiers qu’il avait monté à l’époque où cette question de l’Ordre professionnel était davantage dans l’actualité (fin des années 90/début des années 2000). René est un de mes anciens professeurs de l’Université Laval et est aujourd’hui un retraité très actif. En plus d’être reconnu comme un spécialiste de l’analyse systémique, l’un de ses principaux champs d’intérêt est la sociologie des professions. Détenteur de 5 diplômes universitaires, j’ai toujours été frappé par ses prise de positions sur la «semi-profession» d’enseignants dont le niveau de développement sur le processus de professionnalisation stagnerait à la 3e étape (i.e. celle de son affranchissement).

«L’atteinte de la 5e phase (celle de l’autogouvernance) leur permettrait d’accéder, enfin, à la ligue majeure des professions. L’accès à cet échelon supérieur nécessite que des décisions fondamentales soient prises dans ce sens soit à l’intérieur du « métier » (inside push), et /ou à l’extérieur (outside pull) i.e. au niveau du gouvernement ou à la suite d’un vaste débat de société (source).»

Quelques échanges ces derniers jours avec René Larouche m’ont permis de mettre la main sur plusieurs documents jamais publiés. La volonté de ce docteur en sociologie restant intacte de contribuer au nécessaire débat de société sur ces questions, je publierai sur les prochains jours différents billets contenant des liens vers des documents faisant partie des dossiers que M. Larouche a bâtis au fil du temps sur «les multiples raisons pour lesquelles le gouvernement devrait créer immédiatement un Ordre des enseignantes et des enseignants pour mieux protéger le public ainsi que son droit à des services professionnels de très haute qualité». Cette documentation est en partie tirée de sa thèse de Doctorat…

Le premier extrait d’une vingtaine de pages touche les différences d’entrées dans le monde de l’enseignement avec l’absence ou la présence d’un Ordre professionnel. Les cas où des jeunes enseignants trouvent que l’entrée dans la profession est très difficile sont nombreux et mériteraient qu’on s’y attardent sous l’angle de ce que pourrait faire un Ordre professionnel pour eux.

Dans la première partie du document, de nombreuses frustrations de jeunes enseignants sont documentées, souvent, études à l’appuis. Une démonstration de certaines conséquences d’une insertion professionnelle difficile y est présenté de manière explicite. Cette citation d’un reportage d’une journaliste de La Presse en 2006 me paraît être encore d’actualité:

« Incroyable mais vrai, les postes les plus difficiles sont généralement donnés aux nouveaux enseignants, âgés d’à peine 22 ans. Plus ils ont de l’expérience, plus ils peuvent choisir des tâches faciles. Avant 1980, 74% des enseignants commençaient avec un contrat à temps plein. Depuis 2000, 51% débutent en faisant de la suppléance et 33% avec un contrat à temps partiel à durée déterminée, selon Mme Mukamurera. « On constate un manque de soutien et aussi de solidarité », observe-t-elle. Anne-Marie, prof d’anglais âgée de 25 ans, connaît la précarité depuis trois ans. Cette année, elle n’a que 64% d’une tâche — pour un salaire d’environ 22 000 $ — même si elle travaille dans quatre écoles publiques différentes. « Je change d’école tous les midis, je mange dans mon auto et j’ai près de 300 élèves, témoigne-t-elle. Quel fou accepterait de faire ce travail longtemps?»

Les besoins en accompagnement sont reconnus par bon nombre d’intervenants dans le réseau d’éducation, mais un véritable système d’insertion professionnelle n’existe toujours pas au Québec. À la section «quatre» du document, on y décrit le rôle qu’un ordre des enseignantes et des enseignants pourrait jouer à ce chapitre, en tout respect de l’esprit et de la lettre du Code des professions:

  • «Il accorderait une très grande importance à la problématique de l’insertion professionnelle des personnes qui débutent dans le monde de l’enseignement.
  • Il contribuerait de façon très importante à résoudre, et éventuellement à prévenir, la problématique de l’attraction et de la rétention des jeunes enseignants.
  • Il améliorerait les conditions d’entrée dans le monde de l’enseignement afin de permettre aux débutants de s’intégrer plus facilement et d’apprendre davantage sur le terrain durant cette période cruciale de leur vie professionnelle.
  • Il instaurerait et soutiendrait la mise en oeuvre d’un véritable programme d’insertion professionnelle afin de pouvoir atteindre de façon plus adéquate, efficace et efficiente les buts et les objectifs visés.
  • Il créerait et utiliserait de véritables critères d’insertion professionnelle afin de prévenir, et de corriger au besoin, les multiples failles ou lacunes qui existent dans notre système d’éducation.
  • Il veillerait de façon continue au développement des compétences professionnelles des débutants.»

À la fin de la lecture de ce document, je perçois que la création d’un ordre professionnel serait un outil incroyable pour supporter les jeunes enseignants avant qu’ils vivent les démarches d’évaluation professionnelles prévues dans toute mesure d’accompagnement professionnelle qui se respecte. D’ailleurs, j’aurai l’occasion de revenir dans les prochains jours avec un dossier beaucoup plus volumineux qui traitera de plusieurs avantages que nous aurions au Québec à considérer la mise en oeuvre d’un Ordre professionnel. À elles seules, ces quatre pages sous forme de tableaux, ont eu l’effet d’une bombe en terme de simplification de structures. Il me semble que toute personne voulant décentraliser l’appareil étatique devrait s’inspirer de cette démonstration avant d’aller plus loin.

À suivre…

Tags:
3 Commentaires
  1. Photo du profil de JacquesTondreau
    JacquesTondreau 11 années Il y a

    Bonjour Mario,
    Billet intéressant. Toutefois, j’aimerais souligner que l’Office des professions du Québec, l’organisme qui définit ce qui peut-être ou ne pas être une profession au Québec, a dit en 2002 que l’enseignement répondait aux critères d’une profession au Québec et que dans ces conditions, il n’était pas nécessaire de créer un ordre professionnel pour les enseignantes et les enseignants. Entre-temps, d’autres encadrements (vérifications des antécédents judicaires [2005], Protecteur de l’élève [2008], etc.) sont venus renforcer ce caractère professionnel de l’enseignement.
    Voir mon billet sur mon blogue Tendances Sociales pour plus de détails sur cette question.
    http://tendancessociales.blogspot.com/
    Bonne journée
    Jacques Tondreau

  2. Photo du profil de Mario Asselin
    Mario Asselin 11 années Il y a

    Vraiment intéressant la lecture de cet avis de l’Office des professions rédigé en décembre 2002, voilà maintenant plus de huit ans.
    Je reviendrai demain avec un autre billet (voilà, c’est fait), Jacques, qui devrait alimenter cette conversation, mais en attendant, j’aimerais reproduire ici un extrait des pages 65-66 (sous le titre «Pour conclure») qui me paraît démontrer que le débat est loin d’être terminé sur cette question de la nécessité de l’Ordre; l’Office aurait prévu/souhaité des améliorations à venir… ont-ils vu le jour? (N.B. caractère en gras: mon initiative)

    «Il ressort de ce qu’on vient d’énoncer qu’il serait avantageux, pour le système d’éducation, de s’inspirer, à certains égards, des mécanismes professionnels. L’Office déduit également de ses travaux que l’encadrement actuel peut continuer d’être amélioré et ainsi suffire, par ses voies propres, à mettre en place des mécanismes pouvant mener à des résultats comparables à ceux d’un ordre, dont l’évaluation de la pratique individuelle et la discipline…»

  3. Photo du profil de DavidD'Arrisso
    DavidD'Arrisso 11 années Il y a

    À la suite du dépôt de cet avis de l’Office des professions, le Conseil publiait un avis sur la profession enseignante qui faisait de nombreuses recommandations en ce qui concerne l’encadrement de cette dernière. François Cardinal l’a mentionné dans son dernier éditorial. Or, je crois que cette réflexion du Conseil demeure extrêmement pertinente aujourd’hui.
    Je crois d’ailleurs que le Conseil travaille en ce moment à un avis sur l’accompagnement des enseignants qui approfondira certaines de ces recommandations.

Laisser une réponse

Contactez-moi

Je tenterai de vous répondre le plus rapidement possible...

En cours d’envoi

Si les propos, opinions et prises de position de ce site peuvent coïncider avec ce que privilégie le parti pour lequel je milite, je certifie en être le seul éditeur. - ©2022 Thème KLEO

Vous connecter avec vos identifiants

ou    

Vous avez oublié vos informations ?

Create Account

Aller à la barre d’outils