Thomas De Koninck

Bravo à « L’éveilleur d’esprits », le philosophe Thomas De Koninck, lauréat cette année du Prix d’excellence en enseignement de l’Université Laval. J’ai lu cette nouvelle paru dans Le Soleil de samedi et dans l’édition du 5 décembre 2002 du Fil de l’Événement avec beaucoup d’enthousiasme !
J’ai eu l’immense bonheur de rencontrer « ce personnage » à quelques reprises et sa vocation de grand pédagogue transpire à son contact:
Le défi de l’étincelle
Pour l’authentique pédagogue qu’est Thomas De Koninck, le premier défi de l’enseignant consiste à faire naître l’enthousiasme chez l’étudiant. Ce but peut être atteint en provoquant le besoin d’apprendre, en éveillant la passion de connaître et en suscitant la joie de la découverte. Il faut aussi faire en sorte que l’étudiant se mette en marche de lui-même. « Mais, ajoute le lauréat, allumer l’étincelle est un défi. » Selon lui, il faut être soi-même enthousiaste si l’on veut susciter la même chose chez l’autre, car « la passion, ça se communique ». Pour Thomas De Koninck, la salle de classe est un lieu où quelque chose prend corps. « La classe, précise-t-il, se met à exister, comme une personne. Et une forme de vie autre, celle de l’esprit, apparaît. » Selon lui, une espèce de dialogue s’installe qui peut conduire loin. « Je considère que j’apprends beaucoup de mes étudiants, dit-il. Ce fut le cas toute ma vie. »
Ses yeux sont doux, son geste est alerte et sa pensée, vive ! En octobre 2000, nous avions partagé un repas ensemble alors qu’il était co-président d’honneur de notre congrès « Le privé au coeur de la réforme ». Entre autre sujet, je lui avais demandé de me situer vis-à-vis de l’information concernant Le Petit Prince. Lors d’un voyage au Québec, en avril 1942, Antoine de Saint-Exupéry se serait inspiré du jeune fils d’un bon ami philosophe québécois Charles De Koninck pour créer le personnage du petit prince… Sa réponse avait été évasive; son souvenir de Saint-Exupéry était là mais avait-il inspiré l’auteur ? Il ne pouvait le dire. Après cette rencontre, j’en était sûr: c’est lui le Petit Prince !
Nous l’avions invité à conclure notre rassemblement; commentaires, regards constructeurs et prospectives, lui avions-nous demandé… Il a fait bien davantage. Après avoir été présent tout au long des trois jours, il a prononcé une conférence-synthèse qui me restera longtemps gravé dans la mémoire. Un extrait (le document au complet est disponible en cliquant sur le lien ci-bas):
« À bien considérer le concept de «compétences», il saute aux yeux qu’il s’agit en vérité d’un «paradigme» on ne peut plus classique : celui de l’habitus ­ de ce que les anciens Grecs appelaient hexis. Dans la vision classique héritée d’eux, vertus et vices sont des habitus — «habitudes». «habiletés», etc. ­ et la vie de l’esprit est constituée de «vertus intellectuelles» telles l’art, la science, la sagesse théorétique et la sagesse pratique. L’opposition entre savoir et connaissance, d’un côté, et, de l’autre, «compétences», est factice et toute récente en fait. Peut-être parce qu’on a un certain temps curieusement confondu information, instruction en ce sens, érudition aussi en ce sens, avec «savoir». (…) Être compétent en mathématiques et être savant mathématicien, c’est la même chose. Identiquement la même chose. Évidence pour les anciens Grecs, devenue paradoxe pour certains aujourd’hui, semblerait-il. »
Aujourd’hui, dans son alma mater, on le reconnaît par ce prix. L’auteur notamment de, De la dignité humaine, Les défis de la culture et de l’éthique aux NTIC et de La nouvelle ignorance et le problème de la culture est une de nos « grande pointure » au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde.
Bravo, Monsieur De Koninck !


Paradigmes et paradoxes (mot de clôture, congrès de l’AIPEQ, octobre 2000)
Je suis venu ici pour apprendre et j’ai appris beaucoup en vous écoutant ces jours-ci. Je ne suis qu’un pauvre professeur de philosophie qui, à l’instar de notre maître à tous, Socrate, ne sait rien. Pourquoi donc m’a-t-on invité à prendre la parole au terme de ces assises, je me le demande. Il est vrai que je suis père de famille et grand-père de surcroît ­ très fier au demeurant de l’être dans les deux cas. Mais enfin, il y a tant d’autres pères de famille et grands-pères, ici même, du reste, qui auraient pu s’en acquitter mieux que moi. Il est vrai en outre que, même si j’enseigne depuis longtemps la philosophie à l’Université, j’ai chaque jour l’impression de débuter dans cette tâche passionnante entre toutes. Mais je n’ai aucune expérience scolaire avec les enfants de quelque cinq à douze ans dont il a été question ici.
Bref, que fais-je là? Je me le demande ­ et vous le demande.
Dans le magnifique portrait de Socrate qui se dégage des propos d’Alcibiade dans le Banquet de Platon, on lit notamment cette remarque : Socrate était dans ses paroles hubristês, «provocant». Je soupçonne les organisateurs de ce magnifique congrès de s’être souvenu de cela et de m’avoir invité pour vous choquer par mes propos.
Quoi qu’il en soit, il est clair que ce n’est pas du tout un paradigme qu’ils avaient à l’esprit cette fois, mais bien plutôt un paradoxe. Pardonnez-moi donc d’avance si les propos que je tiendrai dans les quelques rares minutes qui restent devaient vous paraître trop paradoxaux, voire provocants. La faute en sera aux organisateurs de ce congrès.
C’est encore un paradoxe, d’ailleurs, de m’avoir demandé un mot de «clôture», alors que ce que je suis appelé à prononcer est plutôt le contraire. Pas du tout une clôture, ni même une conclusion au sens étroit du terme. On ne peut clore un tel congrès qu’à la manière, justement, d’un dialogue socratique : «on reviendra demain pour continuer». La quête n’est pas close, elle ne fait que commencer. D’aucuns me corrigeront peut-être en disant : il y a longtemps qu’elle est commencée, cette quête. Ils auraient raison de le faire, bien entendu. Vous me concéderez cependant tous, au moins, que ces journées ont marqué de nouvelles prises ­ ou reprises ­ en charge. De nouveaux départs en ce sens.
Je ne nommerai ici personne, même si j’ai écouté avec passion un grand nombre d’interventions. Ce serait, d’une part, s’engager à trop, et l’on risquerait, d’autre part, de prendre ombrage d’omissions dues en réalité au simple fait que je n’ai pas le don d’ubiquité qui m’aurait permis d’être simultanément présent à plusieurs ateliers à la fois.
Si vous me permettez une observation personnelle globale, d’abord, il me semble que tous en ce congrès ont participé à une grande quête de l’humain. De l’humain dans sa terre originelle qui est l’enfance. Enfance, Terre des Hommes, pourrait-on déclarer en reprenant des thèmes chers à Antoine de Saint-Exupéry. Or il me semble aussi que cela s’est accompli en outre dans l’esprit de la réforme qui, à son meilleur, peut être vue comme une quête des moyens de mieux servir l’humain dans ce qu’il a de plus grand, qui est déjà tout présent en l’enfant. Selon un vieux proverbe grec qu’aimaient citer Platon et Aristote, «le commencement est plus que la moitié du tout». Le moment suprême de la vie humaine, disait Goethe (Conversations avec Eckermann, mercredi 18 février 1829), c’est celui de l’étonnement, de l’émerveillement (das Erstaunen). Dans l’émerveillement il y a d’abord l’amour, le désir d’apprendre, la quête de sens, l’éveil de l’intelligence. Nous savons tous, à des degrés divers certes, ce qu’est l’émerveillement, nous l’éprouvons au moins au fond de nous-mêmes, encore qu’il y soit parfois trop loin enfoui.
Or c’est ce que nous pouvons entrevoir dans le regard de l’enfant, regard humain lumineux par excellence. C’est ce regard qui voit bien, souvenez-vous, le serpent boa digérant un éléphant, là où l’adulte endurci ne voit qu’un chapeau. «Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatigant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications», lit-on à la deuxième page du Petit Prince. Saint-Exupéry suggère ainsi que le regard de l’enfant pressent déjà le visage plus profond de la réalité. Il ne dit pas que son regard se porte vers une autre réalité, dans une autre direction. C’est bien au contraire de ce monde-ci qu’il s’agit pour commencer, de celui que nous voyons de nos yeux et pouvons toucher de nos mains. Même l’immédiat que nous avons sous les yeux devient vite transparent pour les yeux qui savent interroger. Les choses perdent alors l’aspect banal ou évident que leur prête malheureusement la familiarité, ce que Baudelaire appelle à juste titre «le très grand vice» de la banalité (Salon de 1859, IV). «Il est tout à fait d’un philosophe, ce sentiment : s’étonner. La philosophie n’a point d’autre origine (archê)», écrit Platon dans le Théétète (155 d), énonçant ainsi pour la première fois ce qui deviendra un lieu commun. L’enfant en chacun de nous est ce philosophe, cet artiste, ce savant, hélas! trop vite étouffé souvent, refoulé par les adultes autour de lui, repoussé par une éducation qui n’a pas voulu honorer ses premières questions, vitales entre toutes la plupart du temps. Sous l’emprise d’une rectitude politique ou l’autre, d’un attachement étroit à l’immédiat comme à une valeur ultime, ou d’un affairement perpétuel, chacune et chacun risque de s’emprisonner dans une quotidienneté où tout va de soi. Et pourtant, l’existence elle-même va-t-elle de soi? Le fait de voir ou d’entendre, d’imaginer et de penser, d’aimer, vont-ils de soi? À bien y penser un seul instant, rien ne va de soi ni ne peut aller de soi pour qui s’arrête à réfléchir. Le monde où nous sommes est extraordinaire ­ extraordinairement beau à vrai dire ­ et l’humain encore plus, ainsi que ne cessent de nous le rappeler les grands artistes, qui tentent sans cesse de le créer à neuf comme pour mieux nous le faire pressentir.
Tel n’est pas, en revanche, le regard de l’enfant roi chez qui ces réalités s’estompent vite, malheureusement. Le drame de l’enfant roi est qu’il se referme sur lui-même, dans un sommeil de plus en plus profond. Car on a failli à la tâche de le stimuler, de le mettre en face de véritables défis, failli au devoir de savoir «perdre le temps» de l’éduquer à vivre la vie en sa plénitude en lui donnant le goût du dépassement, le goût de chercher et découvrir le sens, de corriger des ignorances dont de bons éducateurs auraient su au contraire lui faire prendre conscience.
Voilà qui est bien ressorti de plusieurs des échanges auxquels j’ai eu le privilège d’assister ces jours-ci. L’insistance répétée sur l’importance de la motivation, de la mobilisation, de l’exigence d’un engagement cognitif, l’accent, en un mot, sur la place tout à fait fondamentale de la dimension affective, m’a paru un des apports majeurs de ce congrès.
On a beaucoup parlé de paradigmes, de «Paradigm Shift» et de «Paradigm Effect» — notions héritées du philosophe Thomas Kuhn et à la vérité quelque peu rebattues depuis plusieurs décennies, au point de devenir à leur tour des paradigmes non critiqués qui s’ignorent. Je veux dire : le changement de paradigme est manifestement devenu un paradigme lui-même. Mais laissons cela. Tout de même, le vidéo amusant du premier soir offrait des exemples intéressants tirés du monde des sciences et des techniques, celui de l’horlogerie suisse entre autres.
Mais plus profondément ­ je reviens, par un autre biais, sur ce que je disais il y a un instant ­ le vrai paradigme pourrait bien être ce qu’Edgar Morin appelait, selon le titre de son ouvrage jugé le plus important par les spécialistes, «Le paradigme perdu : la nature humaine».
Un des moyens, justement, de redécouvrir à neuf ce paradigme, celui de l’humain, c’est précisément ce dont on parle tant à nouveau depuis quelque temps : les compétences. Ici je risque encore plus d’en choquer certains, pardonnez-moi. À bien considérer le concept de «compétences», il saute aux yeux qu’il s’agit en vérité d’un «paradigme» on ne peut plus classique : celui de l’habitus ­ de ce que les anciens Grecs appelaient hexis. Dans la vision classique héritée d’eux, vertus et vices sont des habitus — «habitudes». «habiletés», etc. ­ et la vie de l’esprit est constituée de «vertus intellectuelles» telles l’art, la science, la sagesse théorétique et la sagesse pratique. L’opposition entre savoir et connaissance, d’un côté, et, de l’autre, «compétences», est factice et toute récente en fait. Peut-être parce qu’on a un certain temps curieusement confondu information, instruction en ce sens, érudition aussi en ce sens, avec «savoir». Bon débarras que celui de cette confusion! Merci à la réforme! Merci à toutes celles et tous ceux qui s’efforcent de générer des apprentissages, de faire vivre les leçons, de rendre en effet compétent. J’en ai vu et entendu de nombreux, ici même.
La différence entre le mathématicien endormi et moi-même est qu’une fois réveillé le mathématicien saura résoudre tel problème mathématique qui demeurera une énigme totale pour moi, même éveillé : il est compétent en mathématiques, je ne le suis pas. Être compétent en mathématiques et être savant mathématicien, c’est la même chose. Identiquement la même chose. Évidence pour les anciens Grecs, devenue paradoxe pour certains aujourd’hui, semblerait-il.
Cela choque-t-il? Je n’en sais rien. J’attends vos questions. En dire davantage à présent me ferait déborder le temps alloué.
Si j’ai raison ­ et comment aurais-je tort?! ­ voici un autre paradigme perdu qu’on aurait retrouvé. Un bon paradigme qui a fait ses preuves tout au long de l’histoire. Pas une mode, mais un paradigme durable, qui résiste si bien au temps qu’il resurgit dans le contexte nouveau d’aujourd’hui. Les pierres précieuses le sont parce qu’elles sont durables. De même l’amitié authentique — et tout ce qu’il y a de meilleur chez l’être humain, à vrai dire — s’avèrent-t-il tels par la durée.
À vous écouter ces jours-ci, j’ai été émerveillé par un immense déploiement d’efforts destinés à mettre en ¦uvre cet épanouissement de l’humain chez l’autre, au moment le plus crucial de son existence, l’enfance. Et ceci, pour tous les enfants ­ un accent qui est revenu fréquemment. Susciter de nouvelles habitudes en eux, lesquelles nous permettront tous d’aller plus loin et de nous dépasser comme personnes et comme société.
Je ne puis en dire plus maintenant, sinon pour dire qu’il faudra d’autres congrès comme celui-ci.
Très vivement merci aux organisateurs et à vous tous!
Thomas De Koninck, Québec, le 7 octobre 2000

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2 Commentaires
  1. Clément 16 années Il y a

    Quel merveilleux texte. Quel homme intéressant. Je cherchais des noms pour un comité de sages associés au projet de cité éducative… merci de m’avoir fait penser à celui-ci!

  2. Photo du profil de MichelleLEMAIRE
    MichelleLEMAIRE 14 années Il y a

    Bonjour,
    Grand est mon plaisir de découvrir enfin ce fameux « De Koninck » tellement humaniste. Pour des travaux que j’effectue à propos de l’andragogie, j’aurais besoin de savoir s’il s’agit bien de l’auteur du fameux « Triangle aux 3 P » : Pouvoir, Protection, Permission.
    Merci.

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