Elle n’était pas née le 6 décembre 1989

Six décembre. C’est le moment choisi pour la commémoration et l’action contre la violence faite aux femmes. Je soulignerai cette journée en republiant un texte écrit par une de mes anciennes élèves qui m’avait beaucoup ému. Dans le contexte du projet des petits carnetiers du Devoir (projets dont les archives ne sont même plus en ligne), je me devais de retrouver ce texte qui constitue l’un des souvenirs les plus précieux de la période où j’étais directeur d’école…

Mise à jour du 12 octobre 2009: Je redoutais beaucoup de voir le film de Denis Villeneuve, «Polytechnique». Je l’ai vu en fin de semaine. C’est pénible à regarder. Mon fils de quinze ans était parmi les spectateurs de la maisonnée et ça m’a aidé à garder un certain recul sur les émotions qui remontaient, puisque je me souviens très bien de cette soirée du 6 décembre 1989. J’ai particulièrement goûté une des dernières phrases du film où la jeune survivante jouée par Karine Vanasse s’adresse par lettre à la mère de Marc Lépine. Elle lui dit qu’elle a de nouveau peur parce qu’elle est enceinte. Promettant de se tenir debout, malgré tout, elle annonce ses couleurs… «Si j’ai un garçon, je lui apprendrais l’amour. Si j’ai une fille, je lui dirais que le monde lui appartient». Cette fin n’a pas plus à tout le monde (exemple). Moi je n’y ai vu qu’un immense désir de se montrer plus fort que la haine et la violence…


Je n’étais pas née le 6 décembre 1989
Par Rosalie, onze ans
Samedi dernier, une publicité est publiée dans les différents quotidiens québécois. Sur cette photo, on voit uniquement des hommes connus et influents qui portent un ruban blanc… Dans le haut de la publicité, le message suivant est écrit : « La violence faite aux femmes, ça nous frappe aussi! Ensemble nous la dénonçons et la condamnons ». Cette annonce n’en disait pas plus, intriguée je me suis posé des questions.

Finalement, j’ai découvert la vérité, bien qu’elle soit troublante. C’était le 6 décembre 1989. Vers 16 h, Marc Lépine entre dans l’école polytechnique de Montréal. Ensuite, la soirée se résume comme ci : 17 h 10, il se rend dans une classe où il sépare les hommes des femmes. Il fait sortir les hommes et tue les femmes. Ensuite, après cette fusillade qui a enlevé la vie à six femmes, il se promène d’étage en étage, de pièce en pièce et tue en rafale. C’est finalement vers 17 h 25 après avoir tué 14 jeunes femmes qu’il se suicide. Dans sa poche, on trouve une lettre d’adieu qui dit ceci : «Veuillez noter que si je me suicide en ce 89/12/06, ce n’est pas pour des raisons économiques (…) mais bien pour des raisons politiques. Car j’ai décidé d’envoyer ad patres les féministes qui m’ont gâché la vie. Depuis 7 ans que la vie ne m’apporte plus de joie et étant totalement blasé, j’ai décidé de mettre des bâtons dans les roues à ces viragos » C’est donc sur cette note dramatique que finit cette journée, celle du 6 décembre 1989.

Par la suite, ce fut un temps de deuil. Il y a eu des gestes de solidarité de la part de la population. Des cartes, des dessins et des mots de réconfort venaient de partout. Ce qui distingua ce meurtre des centaines d’autres cette année-là, c’est que comme le disait Marc Lépine dans sa lettre, les victimes étaient des femmes, des jeunes femmes. Ce geste était d’origine sexiste, voilà pourquoi on en parle encore aujourd’hui.

Je suis pleine d’admiration pour les proches et les familles des défuntes qui, au lieu de pleurer leur victime dans le silence, ont mis différents organismes en place notamment pour créer un contrôle sur les armes à feu. Le plus beau dans tout cela, c’est qu’ils ont réussi! Mais, bien sûr, ils ne s’arrêtent pas là! Après avoir mis en place la fondation des victimes du 6 décembre, ils utilisent leur influence sur le gouvernement pour demander et encourager une lutte contre la violence faite aux femmes. D’ailleurs, ils déposeront bientôt une pétition de 50 000 noms dans ce sens.

Pourtant, bien que cela fasse 15 ans, les compagnons masculins des victimes continuent à vivre un drame silencieux. Toute leur vie, ils se demanderont s’ils auraient pu intervenir pour aider leurs amies.

Je trouve que c’est une très bonne occasion pour dénoncer la violence faite aux femmes. Bien que ce drame soit un exemple parmi bien d’autres en ce qui concerne ce sujet, je trouve désolant que ces jeunes femmes n’avaient pour seul défaut (selon Marc Lépine) que d’être brillantes et de s’être lancées dans un domaine passionnant.

Je suis née en 1993 et je veux que ceux qui étaient là en 1989 sachent que je continuerai à défendre leurs idées.
Rosalie B., onze ans.

Mise à jour du 18 novembre 2009: Heureuse surprise pour moi ce matin d’entendre Rosalie à la radio… Jeune étudiante de 5e secondaire, elle revient d’une mission de 168 jours sur le bateau de recherche scientifique l’Amundsen. On peut lire un article en anglais sur le sujet et réentendre l’entrevue à l’émission du matin de Radio-Canada.

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1 Commentaire
  1. Photo du profil de Stephanie
    Stephanie 11 années Il y a

    Bonjour Mario
    ce texte me touche particulièrement aujourd’hui. Je n’enseigne plus à l’école secondaire, mais j’y retourne pour y faire du bénévolat et aider les élèves du PEI dans leur engagement communautaire. Cette semaine, ma fille (qui est au programme en première secondaire) et des filles de 5e secondaire ont préparé la Journée de commémoration. Les rubans blancs étaient prêts, les affiches et une grande banderoles pour accueillir les signatures des élèves n’attendaient que la gommette. Nous avons demandé à la direction s’il était possible de lire un texte à l’intercom pour souligner la journée et pour faire observer une minute de silence pour toutes les victimes de la violence faite aux femmes. Le texte contenait une description des événements (la reproduction intégrale de 2 paragraphes des archives de Radio-Canada, donc un texte à caractérère journalistique) et ces quelques mots du Collectif masculin contre la violence faite aux femmes :
    «Au Québec, depuis le massacre de la polytechnique, 791 FEMMES ET ENFANTS ont été TUÉES PAR DES HOMMES.»
    La direction a choisi de censurer le texte. Les élèves qui devaient le lire n’avaient pas le droit de décrire les événements du 6 décembre 1989 ou de prononcer les mots du Collectif masculin contre la violence faite aux femmes. La raison donnée lors de ma première intervention : on croyait que les garçons se sentiraient mal et on trouvait le compte rendu de Radio-Canada trop «dur» à attendre. La raison officielle donnée par la direction : le fait d’entendre ce qui s’était passé à la polytechnique pouvait inciter certains élèves à vouloir poser les mêmes gestes que Marc Lépine.
    Or, cette même école et cette même direction a permis que les élèves visionnent le film Amytiville qui est d’une violence inouïe, que les élèves participent à des lan où les jeux sont des jeux de guerre où coule le sang, où il faut poignarder l’adversaire, l’abattre, etc.
    Quelle incohérence ! Qu’on leur interdise les journaux, la radio, les actualités à la télé, une fois partis ! Les élèves ne sont pas des imbéciles. Au contraire ils ont un sens de la justice aiguisé et une conscience sociale qui eclipse souvent celle d’enseignants.
    La jeune fille qui a lu le message réduit à quelques lignes à peine à l’intercom a pleuré pendant qu’elle le lisait. Quel affront à ces élèves, quelle étincelle à éteindre. C’est à mon tour d’en pleurer.

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