Le génie est dans la bouteille de l’effort et de la discipline, selon Gladwell

Nous étions deux, Marie-Claude Lortie de La Presse et moi, à pouvoir rencontrer Malcolm Gladwell en entrevue, juste avant sa conférence à la journée Infopresse sur l’innovation. C’était drôle de le voir arranger le petit bidule servant d’enregistreur à Mme Lortie qui ne fonctionnait pas; avant même que nous commencions à lui poser des questions, il était déjà dans un esprit de service.
J’ai eu droit à mon quinze minutes de questions/réponses sur les trente qu’a duré l’entretien. Ça faisait drôle de se rendre compte qu’il en était à une de ses premières entrevues menée par un blogueur. D’ailleurs, parlant de blogue, il connaît bien le phénomène même s’il se considère un blogueur bien ordinaire. J’ai eu l’impression que le mode dialogue, sans le temps pour pouvoir s’y investir totalement, le laissait sur sa soif. Pourtant, il voit bien le changement que ce type de publication apporte; il avait un bon exemple en tête pour illustrer en quoi le blogue ajoutait de la valeur à la communication:

«Avant les blogues, les auteurs étaient vulnérables à une mauvaise critique des gens payés pour les faire. Maintenant, avec le nombre de blogueurs qui nous parlent de ce qu’on écrit, le registre des critiques est pas mal plus large».

On a parlé «éducation», bien entendu. À la question «S’il n’y avait qu’une idée à retenir de votre conférence de cette P.M., quelle serait-elle?», il n’a pas hésité… «On a davantage de prise qu’on ne le pense sur l’iniquité existant entre les pauvres et les riches sur la question de la réussite scolaire». C’est que son livre Outliers tente de démontrer que l’effort, la discipline et les heures de répétition expliquent bien davantage le prodigieux que le talent à l’origine du génie. «Practice makes perfect» a twitté Patricia Tessier, à la lecture de nos nombreux efforts de rapporter efficacement sur Twitter les enseignements de M. Gladwell pendant la conférence; Emergent007 (Claude Malaison) et pgmartin (Patrice-Guy Martin) ont été plus fidèles que moi sur les «quotes»… D’ailleurs M. Martin a aussi publié un article en suivi à la journée.

Malcolm Gladwell est un homme généreux en entrevue, mais je crois qu’il a surpris Mme Lortie sur les questions de l’heure concernant nos voisins du sud. Non seulement avait-il bien peu à raconter sur l’élection d’Obama, mais il n’avait pas d’opinion bien arrêtée non plus sur la crise financière. «I’m a full ledge Canadian» a t-il exprimé avec davantage de conviction au terme de ce segment de l’entrevue qu’il n’avait pas l’air de vraiment apprécier. Sauf peut-être le p’tit bout où il nous a candidement avoué qu’il ne voyait pas de crise au Parlement canadien en ces temps de turbulence; «Tout au plus le génie d’un système parlementaire qui fait la force d’une démocratie bien vivante»!

Et on a reparlé d’éducation… et de la fondation à qui il projette de remettre le cachet de sa conférence (c’est une surprise qu’il réserve à un «counseling center» qui lui tient vraiment à coeur, alors on lui a promis de ne rien écrire de trop précis). Il m’a quand même surpris quand est venu le temps de nommer un changement qu’il imposerait au système d’éducation pour produire plus de réussite: «Je remettrais en question le principe des vacances d’été». Même si j’essaie d’argumenter en lui disant que davantage de ce qui ne marche pas bien, est-ce que ça peut vraiment faire une différence, il n’en démord pas… «Les enfants ne passent pas assez de temps à l’école», selon lui. Obsédé par la lutte contre le déterminisme, il se dit convaincu du pouvoir de chacun de réussir, avec la persévérance et les nombreuses heures investies pour s’améliorer. Son exemple des quarts-arrières au football américain était intéressant, il faut le dire. D’après ses recherches, le fait d’être repêché dans les derniers choix disponibles, fait de vous un quart-arrière qui a bien plus soif d’apprendre et c’est ce qui a fait la différence pour un grand nombre de vedettes quand on regarde tout ça de près. Ce qui a fait écrire à Claude, «The more hungrier you are to succeed, the more innovative you are»…

C’est qu’il est amateur de sports M. Gladwell… de Basketball en particulier. Les meilleurs adresses de blogues de stats n’ont pas de secret pour lui. De nombreux exemples puisés dans le monde sportif l’aide à élaborer ses théories dont celle qui dit que plus les gens compensent pour leurs faiblesses, plus souvent ils connaissent du succès, à long terme, par rapport à ceux à qui on annonce qu’ils ont tout en commençant. Encore l’effort qui paye. On ne peu que lui donner raison sur ce point. «Même les plus grands musiciens sont pénibles à écouter au début. C’est le temps et la patience qui font les maestro».

Il ne sait pas sur quoi va porter son prochain livre. Peut-être suivra-t-il l’inspiration de son chapitre où il a écrit sur sa grand-mère à qui il doit beaucoup, selon lui. Il m’avouait d’ailleurs qu’il avait été rédigé dans l’ordre ce chapitre («A Jamaican Story»), c’est-à-dire, en dernier lieu. Ça lui est venu tout naturellement de prendre sa grand-maman en exemple pour illustrer ses valeurs en éducation, car son parcours de vie est inusité. Tout autant que le fait de citer l’effet Mathieu dans son premier chapitre, je dirais. On a au moins ça en commun, lui et moi, que d’avoir tenté de faire du pouce sur cette théorie qui explique souvent «le mystère» de ceux qui réussissent tout!

Il aime bien raconter des histoires, le journaliste du New Yorker, même s’il dit apprécier jouer le rôle de l’interviewé. J’ai quand même eu plus de plaisir à le lire qu’à l’écouter, en conférence cet après-midi, je dois bien l’avouer… Si je n’avais pas eu l’occasion de ce contact très personnel avec lui, je crois que j’aurais été déçu de ma visite au Centre Mont-Royal. Mes attentes étaient très élevées et la seule conférence m’aurait laissé sur mon appétit. Le célèbre auteur m’en a dit bien davantage sur l’innovation dans les trente minutes de dialogue que j’ai pu en apprendre en l’écoutant devant une salle pleine. «It is only by asking where they are from that we can unravel the logic behind who succeeds and who doesn’t.» Et dans son cas, on ressent, à l’observer, qu’il ne laisse rien au hasard. Autant il n’a pas voulu s’aventurer sur des sujets qui ne représentent pas sa tasse de thé, autant en matière de succès dans la vie, il ne jure que par l’effort. C’est sans doute pour cette raison qu’il a fallu mettre fin, nous même, à l’entrevue. Tant que nous avions des questions… il avait des réponses à offrir!

Sommes toutes, ce fut un grand privilège que de rencontrer celui qui m’a fait vivre plusieurs heures de réflexion intense ces dernières années. J’ai pu bénéficier de cette entrevue parce que les organisateurs d’Infopresse étaient convaincu de mon réel intérêt pour son oeuvre de par les billets publiés auparavant. On ne s’imagine pas toujours ce que l’effort d »écrire au jour le jour peut produire…

Mise à jour du 5 décembre: À écouter, le topo de Nicolas Langelier à l’émission de Patrick Masbourian, «Vous êtes ici». À la fin, une question politiquement incorrecte: «Est-ce que Malcolm Gladwell aurait davantage le sens du marketing qu’il fait preuve de rigueur intellectuelle?»

Mise à jour du 6 décembre: C’est parfois incroyable les paradoxes. Pendant que mon copain Claude Malaison parle de «banalités assommantes», Nathalie Petrowski semble trouver que la même conférence comportait d’excellentes leçons à retenir. Du moins, c’est ce qu’elle écrit dans La Presse d’aujourd’hui. «Sa première grande leçon, c’est que le succès artistique – ou économique, scientifique, politique, gastronomique, peu importe – n’est jamais un miracle ou un accident. C’est le résultat de travail et d’efforts. (…) La deuxième leçon de Gladwell, c’est que le succès se construit la plupart du temps sur la faiblesse plutôt que sur la force.» C’est au moment de conclure sur une autre «leçon» que les épices sortent du papier de Mme Petrowski:

«Dernière grande leçon sur la formation des artistes et des innovateurs. Pour Gladwell, cette formation n’est jamais un acte individuel. C’est un acte collectif qui demande de l’aide, de la patience et de l’argent. Et chez nous, en raison de l’étroitesse de notre marché, pour qu’un grand créateur comme Robert Lepage puisse voir le jour et s’épanouir, l’argent doit venir de l’État. Cette dernière leçon s’adresse tout particulièrement à Stephen Harper. Pas seulement pour les subventions. Pour les dix mille heures de répétitions aussi. Si le leader conservateur s’était préparé pendant dix mille heures à devenir premier ministre plutôt que chef de bande, peut-être aurait-il eu plus de succès à éviter les crises…»

Manifestement, Claude (ainsi qu’un certain Patrick Beauduin qui est passé chez Christiane Charrette pour exprimer sa déception) et moi ne sommes pas sur la même longueur d’onde dans l’interprétation à donner aux propos de Gladwell.

Mise à jour du 12 décembre: J’ai du publier un autre billet à la suite de cette rencontre avec Malcolm Gladwell, car manifestement, Le meilleur de Gladwell sur l’éducation, je ne l’ai pas eu en entrevue

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1 Commentaire
  1. Photo du profil de AlexandreEnkerli
    AlexandreEnkerli 12 années Il y a

    Comme tu le dis si bien, il y a une grande distinction à faire entre ce que Gladwell peut apporter comme «eau au moulin» et l’effet direct de sa présentation. Pas que sa présentation était spécialement décevante (elle était relativement bien ficelée et aussi stimulante que les autres exemples du genre). Mais l’attente était très élevée et les principaux enseignements contenus dans cette présentation étaient déjà bien connus d’un public sans doûte spécialisé mais assez large.
    Ce qui me surprend le plus, dans l’entrevue de Lortie, c’est que Gladwell semble s’accaparer la notion de base de cette présentation, au sujet des «10 000 heures d’effort». Pourtant, c’est une notion bien connue en psychologie cognitive depuis les travaux d’Herbert Simon et de William Chase, en 1973. D’ailleurs, il me semble que les explications de Daniel Levitin (dans This Is Your Brain on Music`) ou même celles de Philip Ross (« The Expert Mind » dans Scientific American en juillet 2006) étaient déjà plus poussées et utiles que celles de Gladwell sur la question. Pas que c’est inutile d’entendre parler de science cognitive dans un tel contexte (Infopresse360, avec participants du milieu local des affaires). Mais la rigueur intellectuelle exigerait de donner un certain crédit aux recherches qui ont été effectuées en sciences cognitives depuis 35 ans.
    Ceci dit, j’ai bien apprécié la présentation de Gladwell. Mes propres tweets étaient moins des citations que des «notes prises en public» et je risque de m’y référer de nouveau, surtout en fonction des attentes d’un public-cible.

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